L'émission Visions & Valeurs, diffusée sur Vanakkam Réunion Radio, met en avant chaque mois un chef d'entreprise réunionnais, son parcours et ses projets. L'édition du 11 septembre 2026 recevait Jean-Claude Boyer, président fondateur du groupe hôtelier Morgabine Hospitality. Aujourd'hui âgé de 63 ans, ce dernier est ingénieur de travaux publics de formation. Après un passage à l'Équipement puis dix-huit ans aux côtés d'Armand Apavou, pionnier réunionnais du logement et de l'hôtellerie, il fonde en 2015 le premier établissement du groupe Morgabine Hospitality, qu'il préside depuis dix ans.
En 2015, le fondateur ouvre le Dina Morgabine de Saint-Gilles, un hôtel construit non pas en bord de mer mais sur un terrain qu'il décrit lui-même comme « un tas de roches », au milieu d'un lotissement. Le projet naît après son licenciement en 2010, dans un contexte marqué par la crise du chikungunya de 2007, qui avait entraîné la fermeture de près de 1 000 chambres à La Réunion, puis par la crise des subprimes de 2008. Peu de banquiers croient au projet. Il trouve des partenaires financiers dans le Sud de l'île et construit un établissement de 73 chambres.
Dix ans après l'ouverture de Saint-Gilles, Morgabine Hospitality compte cinq établissements : le Dina Morgabine de Saint-Gilles (2015), le Dina Morgabine de Saint-Denis (2020), le Papangue à l'Étang-Salé (mars 2024), le Tuit-Tuit à la Plaine-des-Palmistes (avril 2024) et le Doudou à la Saline-les-Bains (mars 2025). Le groupe emploie aujourd'hui 260 collaborateurs, contre une soixantaine à ses débuts, avec un objectif de 500 collaborateurs d'ici cinq ans.
Plusieurs projets sont en cours : la rénovation du Dina Morgabine de Saint-Gilles à partir de 2026, dans le cadre d'une montée en gamme vers le 4 étoiles, un nouvel établissement à Saint-Pierre sur le site de la Maison Canonville, un ancien dépôt de rhum, un lieu de vie culturel baptisé l'Ambalaba à Saint-Denis, un projet dans l'ancien bâtiment du RSMA à Hell-Bourg, ainsi qu'un éco-village envisagé à l'horizon 2029 dans les hauts. Le groupe travaille également à la rénovation du Grand Hôtel des Thermes de Cilaos, ouvert en 1937 et fermé depuis 2001. Ce projet prévoit 48 à 49 chambres, un restaurant gastronomique, un spa et un rooftop, avec un objectif d'ouverture en 2028 et un début des travaux espéré en 2027. Les entreprises sont actuellement en cours de consultation.
Élu entrepreneur de l'année 2024 au 26e Tecoma Award, décerné par le magazine L'Éco austral, le dirigeant a reçu son trophée le 21 novembre 2024 au musée Stella Matutina, à Saint-Leu, des mains d'Huguette Bello, présidente de la Région Réunion. La parité femmes-hommes est respectée au sein des équipes, avec une répartition de 51-49.
L'entrepreneur revendique une hôtellerie ancrée dans l'identité réunionnaise plutôt qu'un modèle international standardisé. Il veut créer des « lieux de vie » où Réunionnais et visiteurs se rencontrent, et envisage un maillage complet du territoire, du littoral aux hauts : de Saint-Gilles au Sud sauvage, puis Cilaos, Hell-Bourg, Bélouve, la Plaine-des-Palmistes et Saint-Denis.
Le secteur reste en tension pour le recrutement, un défi accentué par les objectifs de croissance du groupe. Il mise donc sur la promotion interne : plusieurs directeurs d'hôtel du groupe ont commencé comme agents de maintenance ou comme réceptionnistes, et un ancien plongeur est aujourd'hui chef de partie. Le groupe compte aussi cinq chefs de cuisine formés en interne, entrés comme apprentis. Il cite l'exemple de Kevin Minatchy, présenté comme l'ambassadeur du groupe, passé par l'hôtel parisien Le Bristol avant de le rejoindre. Pour anticiper ses besoins en personnel, l'entreprise intervient dans les collèges de Cilaos, s'appuie sur un partenariat avec le lycée de Saint-André et lance des appels aux Réunionnais installés en métropole.
Le logement et le transport des salariés, souvent éloignés de leur lieu de travail, restent une difficulté persistante : l'invité cite l'exemple d'employés venant de Petite-Île ou du Tampon pour travailler à Saint-Gilles. Sur le plan du management, il se réclame du concept d'« entreprise libérée », découvert via l'Association pour le progrès du management, et a expérimenté un fonctionnement sans hiérarchie de direction formelle.
La restauration occupe une place centrale dans le modèle économique du groupe, qui valorise les produits locaux et travaille avec des fournisseurs réunionnais. Le chef d'entreprise évoque enfin l'impact de l'intelligence artificielle sur les métiers de service, jugeant l'hôtellerie moins exposée que d'autres secteurs en raison de sa dimension humaine et relationnelle.
Sur le plan personnel, il est issu d'une famille de treize enfants, presque tous devenus enseignants comme leurs parents. Bon élève en mathématiques, il s'oriente vers des études d'ingénieur à Dijon puis à Lyon, période durant laquelle il dit avoir pris pleinement conscience de sa « réunionnité ». C'est la lecture d'un roman de Paul-Loup Sulitzer, à 25 ans, qui lui fait découvrir l'existence du monde entrepreneurial.
De retour à La Réunion, il travaille brièvement à l'Équipement avant de rejoindre pour dix-huit ans le groupe d'Armand Apavou, qu'il décrit comme un mentor et un visionnaire du logement et de l'hôtellerie réunionnais. Son licenciement en 2010 marque un tournant : il se lance alors dans la construction, puis dans l'hôtellerie.
Le projet de rénovation du Grand Hôtel des Thermes de Cilaos a pour lui une résonance particulière : ses arrière-grands-parents auraient été parmi les premiers hôteliers de la ville, où il passait ses vacances d'enfance près de la Mare à Joncs. Quant au nom Dina Morgabine, ancien nom donné à La Réunion par des navigateurs arabes, il ne lui était pas inconnu : il l'utilisait déjà en 2001 pour désigner une maison qu'il louait en saisonnier, avant l'existence d'Airbnb.
À travers ce parcours, l'invité présente une vision de l’hôtellerie fondée sur l’ancrage local, la transmission et le développement des compétences. En dix ans, Morgabine Hospitality est passé d’un premier établissement à un groupe de cinq hôtels et 260 collaborateurs, avec de nouveaux projets répartis sur plusieurs territoires de La Réunion. Entre rénovation du patrimoine, formation des salariés, valorisation des produits locaux et développement de nouveaux lieux de vie, le groupe poursuit ainsi son expansion tout en affirmant une identité réunionnaise.
Quelques citations :
« Ma vision a été de me dire que, si nous créons des lieux, il faut que ce soient des lieux où les gens puissent se rencontrer. »
« Les gens, quand ils vont à l'hôtel, ils ne veulent pas avoir la même chose qu'ils ont à la maison. Il faut qu'il y ait des choses en plus, qu'on raconte une histoire, qu'on ait le sens du détail. »
« Le respect, à La Réunion, c'est incontournable. Il y a aussi la bienveillance : si on n'arrive pas à être bienveillant entre nous, en général, le client le ressent. »
« C'est un des plus beaux métiers du monde. [...] Il y a une grosse satisfaction à servir l'autre. »
« On va être attaqués aussi dans le métier de l'hôtellerie, par l'Intelligence Artificielle, mais ça va être plus difficile, parce qu'on est un métier de contact, de partage. »
Podcast à retrouver ici :
https://urls.fr/Y3j_w-